Pièce pour 4 danseurs

Commençons par régler son compte au lapin du titre.

On cherchera vainement ici la duveteuse silhouette chère à notre imaginaire enfantin et à nos papilles averties. C'est à un spectacle" sans animaux " que nous convie la compagnie 7273.

Rien d'anthropomorphique dans cette vision ; ce Jeannot là s'apparenterait plutôt à un présupposé, prétexte à la formulation d'un point de vue sur la danse.

Figurons nous ce lapin comme un procédé rhétorique qui définit un enjeu : le lapin de laboratoire est le support d'une expérience qui vise à produire un résultat. Il garantit la possibilité de la trouvaille, il en est le passage obligé. Et il accomplit ainsi son ambitieux destin en payant le prix fort. Car, dans une scène désopilante, véritable déclaration d'intentions par ailleurs, Nicolas Cantillon affirme cette nécessité d'un " prix à payer " pour qu'un peu de beauté advienne ; accidents, pannes, ratages, courts-circuits deviennent le lexique de la grâce. Entendez ce mot sans grandiloquence, ni fadeur mais comme une tension s'accommodant de demeurer irrésolue : « Etre moderne, c'est savoir ce qui n'est plus possible " (Roland Barthes).

La création confrontée à sa définition, à ses limites ? La question n'est pas neuve.

Reste " la fabrique du pré ", ce qui vient avant et qui relève du propre à chacun.

"L'oeuvre d'art est au premier chef genèse, on ne la saisit jamais simplement comme produit."
- Paul Klee

La compagnie 7273 dévoile ce champ impur de l'histoire avant l'histoire, de l'écriture chorégraphique inventant sa genèse, des danseurs s'éprouvant au risque de l'impasse.

La vision du lapin se donne à voir comme un brouillon, un état de la création, un chantier qui autorise le dispositif inaugural : confusion entre l'espace de la salle et celui de la scène, indécision du temps de la représentation (quand elle commence, a-t-elle vraiment déjà commencé ?).

Le spectacle assigne au spectateur une place inhabituelle : pris à partie, filmé par la caméra vidéo, visible sur l'écran, donc sur scène, le spectateur est récupéré, à son corps défendant, utilisé comme matière à la création.

La caméra vidéo est la pièce maîtresse de ce dispositif : outil inséparable du danseur en répétition (instrument de son contrôle) et élément scénographique du spectacle, filmant le spectateur qui se voit regardant, elle n'en finit pas de saper les bases d'une unité réconfortante: elle disloque la représentation par multiplication des plans et des points de vue.

Ils dansent pourtant, mais le spectacle est comme miné de l'intérieur, par l'introduction de scories, avatars, temps morts, ralentis et répétitions qui empêchent la cristallisation d'une signification. Sans oublier les blancs, les blancs du discours qu'à deux reprises, Laurence Yadi s'apprête à dire au micro et qui avortent dans une posture.

Gêne de la perception : des mouches devant nos yeux, occupés à rassembler les morceaux épars de la représentation ; les chasser du revers de la main et nous voilà au bord de tomber de l'échafaudage.

Des mouches qui semblent former le maillage étroit du climat sonore élaboré par Polar.

A regarder les objets de près, ils finissent par acquérir le bénéfice d'une étrangeté ; cette musique générée par un son familier vire à une nouvelle catégorie, comme mutante : le spectateur identifie le vrombissement d'insectes mais cette tonalité, dénuée de toute intention illustrative, résultat d’opérations informatiques, combinée et reformulée, a surtout la propriété de structurer l'espace ; elle s'approche au plus près d'une pulsation originelle, prémonitoire: elle prépare le terrain.

Une esthétique de la déception

Quelque chose a eu lieu : la vidéo finale l'atteste; c'est l'image qui valide la réalité, selon le principe de la vidéo-surveillance. Même s'ils ont joué, rien n'est joué. Tout reste à faire et à recommencer.

Ne pas combler, ne pas finir : dès que la danse risque d'adhérer à son propos, dès que le sens va prendre, un coup vient rider sa surface. Ce refus de clore au nom d'une méfiance salutaire à l'endroit de l'argument et du style (puisqu'il s'agit de la même chose) est le contraire de la stérilité. Faire front, trouver la parade contre la puissance dissolvante du " tout a déjà été fait ", aboutir à une matière sensible, tremblée, conductrice de possibles, cela vaut bien une danse.

Graziella Jouan

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Création - 2003
Durée 65'
Chorégraphie:
Laurence Yadi, Nicolas Cantillon
Interprétation:
Laurence Yadi, Nicolas Cantillon, Polar, Daniel Demont
Musicien:
Polar
Création lumière:
Daniel Demont
Vidéos:
Laurence Yadi, Nicolas Cantillon
Montage vidéo:
Yann Gioria
Production:
Compagnie 7273 (CH - FR)
Coproductions:
Château Rouge / Annemasse – France, Rui Horta /Centro coreografico/ Montemor o novo - Portugal
Soutiens:
Conseil Général de la Haute-Savoie à Annecy, Ville de Genève, Loterie Romande, Institut Franco-Portugais
Résidences de création:
ADC Genève, Théâtre Saint-Gervais, Théâtre de l'Usine
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