Pièce pour 4 danseurs

Danser au-desus de l’abîme

A l’origine du projet, on trouve une aspiration de la compagnie à s’éprouver, à sortir de sa spécialité pour se risquer à la composition musicale et au chant. Une volonté de se «gauchir», de devenir «gauche», de revendiquer une forme d’innocence comme principe régénérateur de la création. A l’instar d’un Henri Michaux dont la pratique de peintre vient compléter les insuffisances du langage poétique : «C’est pour m’avoir libéré des mots, ces collants partenaires, que les dessins sont élancés et presque joyeux. Aussi vois-je en eux, nouveau langage, tournant le dos au verbal, des libérateurs»1.

Pour libératrice qu’elle soit, cette volonté d’outrepasser les limites de sa discipline originelle, est à la source d’une pièce qui réaffirme dans sa construction le pouvoir formel de la séparation, de la division d’avec un absolu qui se donne à voir comme perdu. Et c’est de cette lucidité empreinte de nostalgie que procède la création. La division est posée comme principe esthétique qui autorise une interrogation et surtout un jeu.

A commencer par la musique folk, composition originale à la guitare jouée «live» par Nicolas Cantillon et chantée par lui en «yaourt», selon un parti pris de distanciation avec la posture du «chanteur à message». Sanglé dans son costume sixties, Nicolas Cantillon est l’intercesseur d’un autre monde, sorte de passeur Lynchéen. Il s’apparente à un chaman dont la psalmodie fait apparaître des revenants, les bien-nommés. Il est au dehors, dans la pénombre, échoué sur une rive nocturne face à l’espace mental représenté par le rectangle blanc du tapis sur lequel s’ébattent trois créatures. Ce tapis blanc semble flotter au dessus de l’abîme, il est une page blanche où peut se déployer une fiction, un «lieu commun» cerné de vide.

Dans ce dispositif, la fonction du musicien-chaman consiste à «rétablir l’ouvert»2, à ouvrir une brèche sur un au-delà, tout en demeurant dans l’espace de la contre-fiction, qui est aussi celui du spectateur.

La scène est un effet des forces qui s’y conjuguent. Laurence Yadi, figure enfantine en chemise à carreaux et salopette, Régis Marduel en ours blanc et Alxandre Joly enrobe de bure et tête en plumes de paon incarnent trois hiéroglyphes, trois créatures intermédiaires, trois représentants monstrueux d’un territoire oublié: puissance psychologique du costume qui accomplit une sorte de retour aux origines, à la manière du rêve. Chacun à sa façon est porteur d’un masque dont on pressent qu’il recouvre une absence ; images, pures images qui jouent à se traverser, à exprimer des émotions et des affects, à chuchoter des secrets, à tourner sur ellesmêmes comme des poupées à l’intérieur d’ une boîte à musique, à tourner comme tourne la platine au pied du musicien-chaman, désir de circularité à l’unisson, ensemble et séparés, comme les astres d’une galaxie. Réduite à l’expression d’un cercle infiniment renouvelé et chargée d’une énergie animale, cette platine participe d’un rite de communication, lieu de croisement entre blancheur et ténèbres, l’ici et l’ailleurs, l’humain et le non-humain, l’autre et soi, et l’autre en soi.

Sur le tapis, les mouvements tout en reptation et en déambulation font la part belle à la danse contact. Les personnages forment un trio à géométrie variable, dont Laurence Yadi est le coeur. Objet des regards, motrice du mouvement, elle est le point focal par lequel se font et se défont les figures dans une combinatoire subtile qui révèle une impossible symétrie et un éclatement programmé.

Au loin, ailleurs, des échos d’une vie parallèle : un chien qui aboie, un air de cor de chasse, une scansion qui évoque des grillons; des mondes se côtoient qui vont se refermer par la volonté du musicien-chaman, plongeant la scène dans le noir et dans la persistance rétinienne d’un abîme habité.

La pièce s’attache à délimiter les contours des plans qu’elle juxtapose, elle ne joue pas sur le leurre et ne se veut pas consolation. Si elle distille un climat pré-réflexif, primitif, et baigne le spectateur dans une état de conscience rêveuse : «il y a quelque chose qui participe de l’esprit d’une opération magique dans cette intense libération de signes»3, elle dit aussi un monde, certes retranché, mais toujours solidaire de ce monde. Laï laï laï laï joue du clivage et de l’altérité; sans les abolir, elle rassemble l’espace pour faire jaillir de l’unité.

Graziella Jouan

1 Henri Michaux, Mouvements
2 Rilke (cité par Yves Bonnefoy, La présence et l’image)
3 Antonin Artaud, Le théâtre et son double

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Création - 2008
Durée 50'
Chorégraphie , Concept:
Laurence Yadi et Nicolas Cantillon en collaboration avec Alexandre Joly et Régis Marduel
Interprétation:
Nicolas Cantillon, Alexandre Joly, Régis Marduel et Laurence Yadi
Création lumière:
Jean-Philippe Roy
Réalisation des costumes:
Mathilde Gallay Keller, Maria Galvez
Musicien:
Nicolas Cantillon
Ambiance sonore:
Alexandre Joly
Collaboration artistique:
Graziella Jouan
Production:
Compagnie 7273 (CH - FR)
Coproductions:
Les Subsistances, Lyon (F), O Espaco do Tempo, Montemor-o-novo (P), Dampfzentrale, Berne (CH), Gessnerallee, Zurich (CH)
Soutiens:
Pro Helvetia – Fondation suisse pour la culture, Etat de Genève, Ville de Genève , Loterie romande, DRAC Rhône-Alpes, Stanley Thomas Johnson Foundation, Conseil Général de la Haute-Savoie et Fondation Corymbo / mediathek tanz.ch
Résidences de création:
Studios de l’ADC, Genève - Les Subsistances, Lyon - O Espaco do Tempo, Montemor-o-novo
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