Duo

Romance-s puise à la source de l’expérience amoureuse pour donner à voir une pièce dont la trajectoire arpente le territoire du couple et celui de la danse, l’un et l’autre voués à s’imbriquer, se transformer, se questionner.

Le pluriel, manifestement détaché du titre, proclame le caractère universel du propos : la romance (poème espagnol en vers octosyllabiques mais aussi chanson sentimentale de caractère naïf et attendrissant) évoque le fonds commun à toute histoire d’amour, qui réinvente les lieux communs avec une sincérité absolue. Plus que jamais, la pièce se veut dialogue avec le spectateur, du fait de l’engagement des chorégraphes dans ce champ partagé.

Le pluriel induit également la multiplicité des types de perception qu’offre le spectacle : au delà de certaines références reconnaissables, la pièce dépasse la mimesis pour atteindre des zones
sensorielles enfouies, comme une mémoire endormie.

Pantalon et tee-shirt pour Laurence Yadi et Nicolas Cantillon : même couleur noire et même tenue qui, à la fois, effacent les polarités de genre et les soulignent. Ce parti pris vestimentaire stylise la silhouette, met en valeur les mains et les visages, sièges exacerbés de l’expression. Le mouvement se fait ligne qui dessine une succession de motifs, un paradigme du couple avec variations d’intensité.

Ils se font face, impassibles, au centre de la scène et poussent soudain un cri muet, un cri pourtant assourdissant, une adresse réciproque qui place d’emblée le couple sous le signe de l’intranquillité. Pendant cette séquence inaugurale, leurs regards sont rivés l’un à l’autre et de toute la pièce ne dériveront plus. Cette permanence du regard dramatise l’espace en intensifiant la distance entre les corps, comme si l’éloignement n’était jamais qu’une proximité différée: le regard inscrit la pièce dans le présent et ouvre sur une aire de présence continue, accentuée par une gestuelle au ralenti, qui décompose la chaîne du mouvement avec une précision sismographique. L’effet de dilatation temporelle qui en résulte accroit la tension. Les corps se tournent autour, se provoquent, se dérobent, dans un flux progressif qui fait alterner les figures antagonistes : contact/séparation, s’enlacer/se faire mal, aplomb/déhanché, prendre appui/défaillir... Toujours, c’est le corps de l’un qui met en mouvement le corps de l’autre, dans une interaction subtile où les pouvoirs se distribuent, se mesurent, s’échangent. Il semble parfois que les danseurs se font à tour de rôle proie et prédateur, luttant pour leur survie ou leur territoire. La lenteur théâtrale de certains gestes pourrait faire songer à un art martial, tout en tension dominée. On reconnaît un slow : quelques secondes d’abandon et d’étreinte effective, avec relent de candeur. Egalement, plusieurs réminiscences du ballet romantique : arabesques et portés inscrivent la pièce dans une généalogie qui dit à la fois la beauté de l’idéal (amoureux et dansé), de par sa dynamique ascensionnelle et en même temps, un rapport à la gravité qui entraîne le corps vers le sol, dans un retour au réel, ici et maintenant. La gravité, perpétuel destin à vaincre, disait Bachelard est une des forces dominantes de la pièce. Chacun est travaillé par la pesanteur de l’autre, croix à porter ou poids mort, offrant aux danseurs la possibilité d’inventer et de diversifier leurs appuis : l’espace ainsi vacille et se dote de riches potentialités dynamiques.

Toutes ces micro-tentatives vont monter en puissance et s’intensifier dans un flamenco revisité par les chorégraphes. Autant passe d’arme que joute sexuelle, la danse renvoie à un fonds archaïque dans lequel le moindre faux pas pourrait s’avérer fatal et rompre l’équilibre des forces en présence. Le flamenco ne badine pas avec l’amour; il est une promesse de fusion que la danse prend en charge dans une série de corps à corps fiévreux : portés, étreintes, enchevêtrements ouvrent un passage à la circulation d’un flux, d’un courant magnétique (on peut penser au projet de J. Cassavetes dans Love Streams) qui aimante les corps, les module jusqu’à la tétanie. Les lignes se figent sur les attaches des mains, charnières saillantes qui saisissent autant qu’elles résistent, dans une crispation qui est encore un lien.

Les corps s’écartèlent un peu plus ; Nicolas Cantillon quitte le plateau et Laurence Yadi offre à voir un corps dont la tension méditative ralentit le temps et épaissit l’espace, nous entraînant dans son trajet intérieur. Et c’est comme si le retour de Nicolas était émanation de ce trajet, comme si le dénouement ne pouvait être qu’un noeud qui se reforme.
Romance-s propose une lecture de l’entre-corps, cet espace commun à l’amour et à la danse. Quel est ce corps que j’aime? Quel est ce corps avec lequel je danse? Quels sont les différents états de ce corps? Que me dit-il de mon propre corps? A chaque spectateur, son exploration.

Graziella Jouan

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Création - 2009
Durée 40'
Chorégraphie , Interprétation:
Laurence Yadi et Nicolas Cantillon
Collaboration artistique:
Graziella Jouan, Karelle Ménine
Création lumière:
Patrick Riou
Régie technique:
Arnaud Viala
Réalisation des costumes:
Olga Kondrachina
Production:
Compagnie 7273
Coproductions:
La Bâtie, Festival de Genève
Soutiens:
La Compagnie bénéficie d’une convention de soutien conjoint pour la période 2009-2011 de la Ville de Genève, de la République et Canton de Genève, Pro Helvetia - Fondation suisse pour la culture, Fondation Ernst Goehner, Loterie Romande, Cynthia et Patrick Odier, Schweizerische Interpretenstiftung.
Résidences de création:
Studios de l’ADC, Genève
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