Duo

La Compagnie 7273 a le don des titres roués, faussement ingénus. Une simple proposition, après tout, ça n’engage à rien.
Pourtant, vraie ou fausse, c’est à prendre ou à laisser. Le dilemme commence, la simplicité disparaît et s’insinue alors le poison du doute : y aura-t-il accord au terme de cette proposition ?
Y aura-t-il jamais un terme ? Rien n’est moins sûr.
C’est justement ce caractère aléatoire de la proposition qui est pris en charge par la compagnie 7273. Sa fragilité ontologique. Elle ne prouve rien : « les preuves fatiguent la vérité » (Braque).
Elle se contente d’être possible, d’être recevable. Car elle entretient un rapport avec cette vérité, avec cet accord escompté ; rapport partiel, fragmentaire, partie d’un tout originel qu’il faut reconstituer.
Du coup, les propositions s’enchaînent, liées entre elles selon l’ordre nécessaire censé donner à l’objet sa forme et sa raison d’être. Mais la résolution dans un ordre retrouvé toujours se dérobe. La compagnie 7273 épuise sa nostalgie de l’aboutissement : à l’horizon, point de salut, mais juste à la manière de Francis Ponge, la rage de l’expression.

Ils annoncent la couleur : noir sur fond jaune ; c’est écrit en toutes lettres sur les tee-shirts qu’ils ont endossés : un duo. Ils le sont, ils le font. Tout pourrait s’arrêter là tant le mot « duo » est propice à la définition tautologique : un duo, c’est faire à deux. Et tout est dit. 
Sauf qu’être deux n’est jamais qu’un préalable, une condition pour servir un propos, une proposition, dont l’acception métallurgique du mot « duo » - un laminoir à deux cylindres - fournit les prémisses : « machine à l’aide de laquelle on peut réduire la section d’un produit par passages entre deux cylindres » (Larousse). 
Un duo, en métallurgie, c’est un outil à dégrossir, qui réduit le produit à sa plus simple expression, une machine qui ne fait pas d’histoires, une machine à oublier l’origine.
Une simple proposition, simple comme détachée, travaille la forme du duo avec le même souci machinal : elle opère une succession de gestes, poses, images, sectionnés, prélevés, isolés de l’économie du mouvement, de son flux , privés d’une causalité immédiate, hors contexte. Morceler, découper : pratique déviante apparentée à celle du fétichiste qui s’abîme dans la partie plutôt que dans le tout.
Vertige de l’ellipse temporelle qui nous donne à voir des bribes d’invisible, des états intermédiaires et intenables, en principe assujettis à la tyrannie de la forme : « Il faut émietter l’univers, perdre le respect du tout » ( Nietzsche). 
Il reste que, sauf à s’annuler aussitôt exhumés, miettes, bribes, sections, fragments finissent, à la longue, par constituer un ensemble, un ordre, une écriture. Dans le temps retrouvé de la représentation s’écrit la geste de deux danseurs aux prises avec leur positionnement : chacun cherche sa place, chacun bute, se fait et se défait contre les limites de la scène, chacun s’éprouve face à la puissance aspirante du sol, chacun gravite autour de l’orbite de l’autre, qui demeure inatteignable… Chacun désire le duo.

Graziella Jouan

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Création - 2004
Durée 50'
Chorégraphie , Interprétation , Concept:
Laurence Yadi, Nicolas Cantillon
Composition musicale:
Eric Linder
Création lumière:
Daniel Demont
Collaboration artistique:
Daniel Demont, Edouard Levé et João Fiadeiro
Production:
Compagnie 7273 (CH - FR)
Coproductions:
Château Rouge à Annemasse (FR) et Villa Bernasconi à Lancy (CH)
Soutiens:
Ville de Genève, DRAC Rhône-Alpes, Pro Helvetia – Fondation suisse pour la cutlure, Fondation Nestlé pour l’Art, Stanley Thomas Johnson Foundation Fonds Mécénat SIG and Schweizerische Interpreten-Stiftung.
Résidences de création:
O Espaço do Tempo – - Rui Horta (P), Château Rouge (FR) et ADC, Arsenic, Flux Laboratory, Théâtre de l’Usine (CH)
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